Extrait du livre : Les règles du takfîr d'un individu précis
De Cheikh `Abdullah ibn `Abdul `Aziz al-Djibrine
Editions Assia (bientot en librairie)
Louange à Allah seul et que la paix et la bénédiction soient sur l'ultime Prophète. Un fait connu et définitivement admis dans la croyance des gens de la Sunna et du Regroupement Communautaire (ahlul Sunna wal jamâ`a) est la distinction qui existe entre d'une part le fait de qualifier d'impiété ou de chirk (association dans le culte d'Allah), une croyance, une parole ou un acte et d'autre part celui d'affirmer que tel musulman précis [est effectivement mécréant] parce qu'il adopte une pensée mécréante, commet un acte qui rend mécréant ou prononce une parole impie.
Juger une parole ou un acte comme étant une mécréance c’est énoncer le jugement légal général, mais pour affirmer qu'une personne précise ayant prononcé ou pratiqué une impiété qui exclut de la religion, (par exemple nier un point fondamental de la religion, injurier Allah ou insulter l'Islam), est effectivement mécréante, il faut s'informer parfaitement de la position de cette personne sur ces points, en cherchant à savoir si toutes les conditions requises pour le takfîr sont réunies ou non, et si toutes les entraves possibles à une telle sentence sont réellement absentes. Si donc toutes les conditions nécessaires pour la qualifier de mécréante sont vérifiées chez elle et qu'il n'y a aucune entrave légale à cette procédure, elle est alors jugée mécréante. En revanche, s'il manque au moins une des conditions requises ou s'il existe ne serait-ce qu'une entrave, on ne peut la qualifier de mécréante.[1]Cheikh Al Islam Ibn Taymiyya –Qu’Allah lui accorde la miséricorde- a dit : « Le takfîr a des conditions et des entraves qui peuvent ne pas être réunies dans le cas d'une personne précise. En outre, traiter [un acte] de mécréance de manière générale n'implique pas nécessairement qu'on puisse traiter de mécréant l’individu précis qui le commet, sauf si les conditions requises sont présentes et les entraves absentes. Ce qui nous le prouve, c’est que l'Imam Ahmad et la plupart des imams qui ont fait ces déclarations d'ordre général, [à savoir que celui qui dit ou fait telle chose a mécru], n'ont pas eux-mêmes qualifié de mécréantes la plupart des personnes qui avaient précisément proféré ces paroles.
En effet, l'Imam Ahmad, pour prendre un exemple, a abordé les jahmites, or ces derniers l’avaient appelé à affirmer que le Qur'an est créé et à nier les attributs divins, l'avaient mis à l'épreuve lui ainsi que tous les ulémas de son temps, avaient torturé les croyants et les croyantes qui refusaient de se convertir à la doctrine jahmite en les frappant, les emprisonnant, les tuant, les destituant de leurs postes, en leur coupant les vivres, en rejetant leur témoignage et en les abandonnant aux mains des ennemis. En effet, beaucoup de ceux qui détenaient alors le pouvoir étaient des jahmites : ils étaient princes, juges, etc.… Ils accusaient de mécréance quiconque n'était pas jahmite, c'est-à-dire tous ceux qui n'étaient pas d'accord avec eux, pour nier les attributs divins et dire que le Qur'an est créé. Ils agissaient avec eux de la même façon qu'avec les mécréants…
L'Imam Ahmad a néanmoins prié en faveur du calife et d'autres gens parmi ceux qui l'avaient frappé et emprisonné. Il demanda à Allah de leur pardonner et leur pardonna lui-même l’injustice qu'ils avaient commise à son encontre et le fait qu'ils l'avaient appelé à proférer des paroles relevant de la mécréance. S'ils avaient été apostats, il n'aurait pas été permis qu'on prie Allah de leur pardonner car demander le pardon d'Allah pour les mécréants n'est pas autorisé par le Qur’an, la Sunna et le Consensus communautaire. Ces paroles et actions, de sa part et de la part des autres imams, montrent clairement qu'ils n'ont pas déclaré mécréants des personnes précises parmi les jahmites qui disaient que le Qur'an est créé et qu'on ne peut voir Allah dans l'au-delà. Il a été cependant rapporté concernant Ahmad des propos qui indiquent qu'il a qualifié de mécréants des individus précis pour ces mêmes raisons, c'est-à-dire parce qu'ils adoptaient les affirmations et la croyance des jahmites… On comprend donc qu’il y a un développement analytique à ce sujet: celui qui a été personnellement déclaré mécréant, l'a été en vertu de l'existence prouvée chez lui des conditions permettant son takfîr et de l'inexistence d’entraves pouvant s'opposer à cette qualification; quant à celui qui n'a pas été déclaré mécréant de façon spécifique c’est en raison de l'absence de ces éléments en ce qui le concerne. Ce, bien qu’il déclarait [les jahmites] mécréants de manière générale.
La source de ce principe se trouve dans le Qur’an, la Sunna, le Consensus [des savants de la communauté] et l'examen…
Le takfîr général est comparable à la menace générale du châtiment divin. On se doit effectivement de l'affirmer dans son sens général et absolu, mais affirmer que telle personne est mécréante ou qu'elle est destinée à l'Enfer requiert une preuve spécifique car le jugement dépend de la présence des conditions requises et de l'inexistence des entraves » [2] (Fin des propos de Cheikh Al Islam rapportés sous une forme écourtée)